– L’atelier d’Ă©criture : labo des sciences sociales

Cet atelier d’Ă©criture a Ă©tĂ© crĂ©Ă© par un de mes amis. Je participe Ă  ses ateliers depuis le dĂ©but et je tenais Ă  partager celui-ci avec vous.

Parce que je me suis encore laissée attirer par mes sirènes :

La sociologie et l’entreprise

Alors, pour commencer, je vous plante le décor.

On est au DIDAM de Bayonne. Jour de fermeture au public.

Au beau milieu d’une exposition sur Balenciaga, couturier espagnol de la famille royale.

On le dit espagnol, parce qu’Ă  son Ă©poque on ne dit pas qu’il est basque. Le franquisme est partout en Espagne.

Les annĂ©es 20… les annĂ©es 30… l’avant et mĂŞme, l’après-guerre. C’est beau. Il y a des vĂŞtements sur des mannequins, des tableaux au mur et des vielles photos.

Bref, de quoi s’imprĂ©gner avec dĂ©lice de l’univers du couturier des couturiers.

Après un rapide tour de table et de l’exposition, il faut choisir un Ă©lĂ©ment qu’on a repĂ©rĂ© qui comporte un vĂŞtement. Que ce soit une photo, un tableau ou un vĂŞtement exposĂ©.

Je prends instinctivement ceci:

Robe noire fourreau de Cristobal Balenciaga au DIDAM

LĂ  commence notre expĂ©rimentation. Il faut s’y mettre.

Le thème est annoncé :

L’habit ne fait pas le moine

On écrit en plusieurs phases de 10 à 20 minutes en fait. Et à la fin, ça fait une belle histoire.

Toujours.

Si, je vous promets.

Au fil de l’Ă©criture, nous avons dĂ» intĂ©grer des contraintes. C’est tout l’objet de l’atelier d’Ă©criture. Vous donner un sujet avec des trucs obligatoires Ă  mettre.

Et vous regarder vous en tirer.

  1. On devait imposer un mot ou une petite phrase Ă  notre voisin de droite. J’ai eu “archipel”. (Moi, j’ai donnĂ© “charognard”.)
  2. Il a fallu piocher une phrase dans n’importe lequel des 10 livres sur la table. La ligne 10 prĂ©cisĂ©ment. De la première page qu’on ouvrait. Je m’en suis mise deux de cĂ´tĂ©. Pragmatique.
  3. Une phrase prise dans le texte Ă©crit par notre voisin de droite devait ĂŞtre intĂ©grĂ©e. On m’a donnĂ© “ces ĂŞtres Ă©tranges que sont les rois et les reines”. Dur.
  4. On a aussi chacun dĂ» choisir une des feuilles A4 scotchĂ©es au mur. C’Ă©tait toutes des citations de 4-5 lignes. Mon ami m’en a dĂ©signĂ© discrètement une. Allez, je suis joueuse. Je l’ai prise. (Pour ma dĂ©fense, je n’ai su qu’après de qui c’Ă©tait.)
diable atelier d'Ă©criture

Ne vous en fait pas, les contraintes sont signalées en violet.

Sans plus tarder, voici le résultat.

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Aujourd’hui, j’ai dĂ©cidĂ© de faire une expĂ©rience sociale.

Je vais aller travailler en robe de soirée.

J’ai envie de savoir jusqu’oĂą vont les conventions et les normes en entreprise.

C’est parti. Projet lancĂ©.

7h30. J’avale mon cafĂ© et saute sous la douche.

J’enfile ma belle robe fourreau noir et je chausse mes souliers d’anthropologue. Parce qu’au fond, c’est ça.

Aujourd’hui, je ne serai pas seulement le matricule 303 devant la pointeuse. Je serai la nana qui est venue bosser sapĂ©e comme jamais. Trop une ouf dans sa tĂŞte quoi.

C’est ça qui intĂ©resse le chercheur en sciences sociales. Introduire une dĂ©viance et observer les comportements et rĂ©actions en consĂ©quence.

Je monte dans ma voiture.

Première galère. La robe est trop serrĂ©e au niveau des genoux. Je n’arrive pas Ă  embrayer correctement. Pas grave. On ne se dĂ©gonfle pas.

Me voilà arrivée, je passe le portail et me dirige vers une place de parking.

Tiens, mon DRH vient de se garer pas loin. Ma voiture fait des soubresauts, c’est terrible.

Voiture qui cahote devant DRH atelier d’écriture

ArrivĂ©e triomphante sous les yeux ahuris de mon DRH. Je vois dans ses yeux qu’il se demande si j’ai bu.

Attends voir l’ami, je ne suis pas encore sortie de la voiture !

Il faut bien commencer quelque part. Ce sera donc par le numéro 3 de la boîte. Le DRH.

Ca y’est, j’ouvre ma portière et je m’extirpe de lĂ  avec la grâce d’un hippopotame. Quoi ? Je voudrais bien vous y voir avec une robe si près du corps qui limite chaque mouvement.

Bip bip. Je ferme ma voiture et me dirige vers l’entrĂ©e de l’usine. Je lance un innocent “Bonjour Bertrand” en passant devant lui.

Son habituel “Bonjour Marie, ça va ? la pĂŞche ?” lui reste au fond du gosier. Je connais bien l’animal pour travailler avec lui depuis 10 ans.

LĂ , il se dit : “Ça y’est, elle me claque entre les doigts. Elle a pĂ©tĂ© un câble.”.

Soudain, j’entends des pas rapides dans mon dos. C’est lui qui me rattrape.

“Ça va comme vous voulez Marie ?”

Je décide de saisir la perche.

“Je suis une peu fatiguĂ©e mais rien de bien mĂ©chant. C’est un jour sans, ça ira mieux demain. ”

– Si vous voulez vous prendre la journĂ©e Marie, c’est calme en ce moment…

– Oh vous savez Bertrand… Contre le blues, il n’y a pas grand chose Ă  faire, sinon boire des gin-tonic et de la vodka avec beaucoup de jus de citron vert et regarder des vieux films sur le Betamax. Mais c’est gentil, je vais rester. Travailler, c’est la santĂ©.

Il s’efface pour me laisser entrer. Nous nous dirigeons ensemble vers l’atelier d’imprimerie pour badger. Pas grand monde, c’est la pause. 10 minutes toutes les 2h30. Et ici, ça commence Ă  6h.

Je sens que Bertrand est soulagĂ©. MĂŞme si Ă  ce moment, il souhaiterait ĂŞtre n’importe oĂą ailleurs.

Oui, il serait plus Ă  l’aise au milieu d’un archipel perdu Ă  faire Koh-Lanta ou mĂŞme au milieu de la savane… qu’ici, face Ă  sa collaboratrice qu’il va sans doute devoir convoquer dans la journĂ©e pour parler chiffons et tenue correcte exigĂ©e.

J’entre dans mon bureau et allume mon ordinateur.

Premier mail. C’est Jean-Pierre qui me parle de son article pour le prochain numĂ©ro. Un portrait de la monarchie. Bah ouais, sujet imposĂ© oblige.

Il propose un titre : “les ĂŞtres Ă©tranges que sont les rois et reines“. Pas mal. J’aime bien.

Je me rends dans le bureau de mon collègue François, rĂ©dacteur, pour valider l’idĂ©e.

Sans lever les yeux, il me salue. J’enchaĂ®ne sur le mail de Jean-Pierre.

Tout Ă  coup, je remarque qu’il a levĂ© les yeux et que sa mâchoire s’est dĂ©crochĂ©e.

“Tu t’entraĂ®nes pour Miss France ou quoi ?”

Ah enfin. Quelqu’un de spontanĂ©. Qui dit ce qu’il pense. Ça fait du bien et ça en dit long.

Il est comme ça, François. Pas le genre Ă  s’inventer une personnalitĂ© quand il est au boulot.

Ça a ses avantages et ses inconvĂ©nients aussi. Il est touchĂ© de plein fouet quand les jeux de pouvoirs se retournent contre lui. Il a choisi de ne pas ĂŞtre blindĂ©. J’admire.

Et comme d’habitude, je lui dit la vĂ©ritĂ©. “J’ai choisi de casser les codes aujourd’hui pour dĂ©boulonner un petit peu.”

Et lui de me lâcher : “Surtout, tu m’en diras des nouvelles.”

– Promis.

Me voilĂ  de retour dans mon bureau. A peine assise, mon tĂ©lĂ©phone sonne. C’est Bertrand, mon DRH.

“Euh Marie ? Je peux vous voir une minute ?”

– Oui, j’arrive.

Ca y’est, le glas a sonnĂ©. C’est l’heure de se faire remonter les bretelles.

Militaire au rapport atelier d'Ă©criture

J’entre dans son bureau. Il est mal Ă  l’aise.

“Asseyez-vous Marie, je vous en prie… Oui alors voilĂ … Je voulais vous voir pour discuter un petit peu… Vous savez, le monde de l’imprimerie est un milieu masculin et il est dĂ©jĂ  compliquĂ© pour le personnel fĂ©minin de se positionner…”

Bla, bla, bla.

Face Ă  ses balbutiements enchevĂŞtrĂ©s, je m’Ă©chappe dans ma tĂŞte. Et si je me levais d’un coup et que je lui dĂ©bitais un rap ? Histoire de rigoler un peu par l’absurde. Genre :

Toi t’es bon qu’Ă  planer,

Ouais je sens t’as l’seum, j’ai l’avocat,

Entre nous y’a un fossĂ©,

Toi t’es bon qu’Ă  faire la mala.”

“… Marie ? Vous ĂŞtes avec moi ?…”

Bam. Retour Ă  la rĂ©alitĂ©. Je ne vais pas le faire, c’est un coup Ă  aller direct dans le bureau de l’infirmière.

“Oui Bertrand. J’ai bien compris votre point de vue. En entreprise, on doit se conformer aux normes. MĂŞme en ce qui concerne la mode.”

– Ça Ă©vite surtout les Ă©mulsions oui. Ravi que vous compreniez donc que je vous demande de rester au bureau toute la journĂ©e.

– Plus ou moins, Bertrand. Comme vous voulez.

De retour derrière mon bureau. Punie, car trop bien habillée.

La journée va être longue.

J’avais bien lu qu’on finissait par perdre la notion du temps en prison.

Parce que c’est ça en fait. Quand on est dans la dĂ©viance, l’entreprise (ou la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral) n’est pas loin de devenir une prison.

Il faut enfermer tout ce qui n’est pas dans la norme.

Ce qui est dommage en fait, c’est qu’on confonde dĂ©viance et dĂ©linquance.

VoilĂ . La porte de mon bureau se referme.

Demain, je viens en salopette.

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Bref, commentez.

Sans complexe.

Pas de chichi entre nous.